​[...]

J'oserai demander,
sans partialité maintenant,
si le vol,
dont l'effet est d'égaliser les richesses,
est un grand mal dans un gouvernement
dont le but est l'égalité.
Non, sans doute ;
car, s'il entretient l'égalité d'un côté,
de l'autre il rend plus exact
à conserver son bien.
Il y avait un peuple
qui punissait non pas le voleur,
mais celui qui s'était laissé voler,
afin de lui apprendre à soigner ses propriétés.
Ceci nous amène à des réflexions plus étendues.

À Dieu ne plaise que je veuille
attaquer ou détruire ici
le serment du respect des propriétés,
que vient de prononcer la nation ;
mais me permettra-t-on quelques idées
sur l'injustice de ce serment ?
Quel est l'esprit d'un serment
prononcé par tous les individus d'une nation ?
N'est-il pas de maintenir
une parfaite égalité parmi les citoyens,
de les soumettre tous également
à la loi protectrice des propriétés de tous ?
Or, je vous demande maintenant
si elle est bien juste,
la loi qui ordonne à celui qui n'a rien
de respecter celui qui a tout.
Quels sont les éléments du pacte social ?
Ne consiste-t-il pas à céder un peu de sa liberté
et de ses propriétés pour assurer et maintenir
ce que l'on conserve de l'un et de l'autre ?
Toutes les lois sont assises sur ces bases ;
elles sont les motifs des punitions infligées
à celui qui abuse de sa liberté.
Elles autorisent de même les impositions ;
ce qui fait qu'un citoyen ne se récrie pas
lorsqu'on les exige de lui,
c'est qu'il sait qu'au moyen de ce qu'il donne,
on lui conserve ce qui lui reste ;
mais, encore une fois, de quel droit
celui qui n'a rien s'enchaînera-t-il
sous un pacte qui ne protège que celui qui a tout ?
Si vous faites un acte d'équité en conservant,
par votre serment,
les propriétés du riche,
ne faites-vous pas une injustice
en exigeant ce serment du « conservateur »
qui n'a rien ?
Quel intérêt celui-ci a-t-il à votre serment ?
Et pourquoi voulez-vous qu'il promette une chose
uniquement favorable
à celui qui diffère autant de lui par ses richesses ?
Il n'est assurément rien de plus injuste :
un serment doit avoir un effet égal
sur tous les individus qui le prononcent ;
il est impossible qu'il puisse enchaîner
celui qui n'a aucun intérêt à son maintien,
parce qu'il ne serait plus alors
le pacte d'un peuple libre :
il serait l'arme du fort sur le faible,
contre lequel celui-ci devrait se révolter sans cesse ;
or c'est ce qui arrive
dans le serment du respect des propriétés
que vient d'exiger la nation ;
le riche seul y enchaîne le pauvre,
le riche seul a intérêt au serment
que prononce le pauvre
avec tant d'inconsidération qu'il ne voit pas
qu'au moyen de ce serment,
extorqué à sa bonne foi,
il s'engage à faire une chose
qu'on ne peut pas faire vis-à-vis de lui.

Sade.

Plutôt que la célébration (?) du 'divin marquis' dans ses œuvres,

pourquoi pas celle-ci, qui donne aussi à réfléchir...

On a tort à mon avis d'accuser la littérature contemporaine de peindre les hommes plus noirs qu'ils ne sont. Ce n'est pas, de loin, son vice le plus grave. Il est exact que les ro­mans d'aujourd'hui décrivent avec prédilection des fripons, des imbéciles et des lâches. Il n'est pas faux qu'ils abondent en descriptions obscènes et que le sexe y tient une grande place. Mais celle qu'il tient dans la vie n'est pas négligeable et la vie fournit les tristes modèles que le roman dépeint avec une prédilection non moins nette. Je ne crois pas que les romanciers exagèrent sensiblement la proportion des criminels, des naïfs et des faibles, qu'il est normal de ren­contrer dans une société quelle qu'elle soit : il arrive rare­ment que les saints et les héros y forment la majorité. On blâme de temps en temps la littérature présente de prêcher une morale relâchée. Fort pertinemment et de façon tout à fait convaincante, quelqu'un s'avisa récemment de la com­parer à celle que traduisent, perpétuent et consacrent les proverbes, où chacun reconnaît sans scandale la sagesse des nations. Celle-ci s'y révèle pourtant d'un cynisme alarmant. C'est au point qu'on ne peut guère imaginer morale plus proche de l'immoralité. Nul cependant ne songe à incriminer les proverbes : on admet qu'ils correspondent à une expé­rience. Mais la littérature n'est-elle pas dans ce cas ? N'ex­prime-t-elle pas, elle aussi, une expérience ?


Ce n'est pas, du reste, par hasard que la société persécute de leur vivant les héros, les sages et les saints ou, du moins, qu'elle les fait fuir. Est-ce parce qu'elle se souvient de les honorer après leur mort qu'elle s'estime fondée à exiger des écrivains qu'ils choisissent ceux-ci pour personnages de leurs œuvres ? Se montrerait-elle exigeante seulement pour la lit­térature ? Car, enfin, il ne semble pas que la morale moyenne qu'elle réclame de ses membres soit particulièrement stricte ou élevée. Elle ne surveille pas trop leur conduite. Elle n'y parviendrait pas sans doute, si elle s'y essayait, mais elle ne s'y attache pas non plus. Elle laisse à chaque individu une assez large autonomie, sa vie privée, où il peut agir comme il lui plaît sans que les pouvoirs l'inquiètent. Ils ne sont là que pour un contrôle tout extérieur qui permet la plupart des lâchetés et qui ne retient que les plus grosses exactions. Par les plus grosses, je veux dire les plus voyantes, nullement les plus graves. C'est offrir, on l'avouera, un vaste champ à l'indélicatesse. Presque tous en profitent autant que les y in­vite leur sentiment de la prudence. Voici, dans ses traits es­sentiels, l'inévitable condition de la société.


Aussi, dès que la littérature se donne pour but de tracer un tableau exact et fidèle de celle-ci, elle est conduite à négli­ger les perfections intimes et presque invisibles qu'elle pourrait y découvrir au profit des mœurs assez sordides et, j'y reviens, nécessairement telles, où elles sont comme per­dues. Or, il est loisible de prétendre que ces perfections rares et secrètes ne constituent nullement pour l'art un sujet préférable aux autres et qu'il n'a aucunement l'obligation d'en vanter les mérites. On admettra qu'elles élèvent le ni­veau moral de l'humanité, mais pour souligner que l'art obéit à d'autres devoirs, qui lui sont propres. Enfin, rien n'interdit d'imaginer que ces perfections mêmes (qui sont celles de la sagesse, de l'héroïsme ou de la sain­teté) en viendront  à tomber de leur côté  dans un profond discrédit  et qu'on les regardera comme autant de sottes illusions. Qui osera penser alors qu'il appartient aux mensonges de l'art de leur rendre le prestige qu'elles n'ont pas su conserver ?

Il faut pourtant que tout s'appuie dans une civilisation : le précepte, le poème et le monument, le jardin, la fête et la vertu. Une même direction doit transparaître dans chaque effort et dans chaque ambition. Il n'est de grandeur qu'à ce prix ; quand cette connivence s'affaiblit, quand chaque disci­pline méconnaît qu'elle est solidaire des autres, il ne se peut faire que tout ne se corrompe. Et d'abord le style disparaît, qui manifestait l'unité de l'ensemble. Je comprends bien que l'art juge qu'il n'est pas de son ressort de soutenir des aspi­rations étrangères à son propos particulier, je consens qu'il soit tentant pour lui de séparer sa cause de la cause com­mune. Mais je crains qu'il ne travaille indirectement à sa ruine par cette sorte d'égoïsme sacré qui soudain le rend in­différent aux valeurs qu'il eût dû exalter par l'effet d'une complicité naturelle. Il n'en apercevait pas moins dans son refus le moyen de ne plus se compromettre et, pour ainsi dire, l'accès d'une pureté nouvelle où il affermissait son des­sein fondamental de poursuivre la vérité et la beauté. Il tirait son épingle du jeu et cherchait son succès hors de celui de la conspiration.


En effet, le voici, à la suite de sa sécession, libre, impartial, véridique, occupé seulement à bien décrire cette bassesse triviale qu'une multitude reconnaît aussitôt comme la sienne, avec plus de surprise d'ailleurs que de déplaisir. Elle ne s'imaginait pas si abjecte, mais lui affirmer qu'elle l'est, c'est un peu comme si on permettait qu'elle le fût. Et alors, pour­quoi se défendrait-elle de l'être ? Dans l'image que les livres lui proposent d'elle-même et qu'ils ne veulent qu'exacte, elle distingue quelque chose d'exemplaire qui vient du cré­dit dont l'art demeure revêtu aux yeux des simples. L'œuvre d'art, en effet, leur apparaît un peu comme une sanction : décrit-elle la médiocrité ou la honte, ils y trouvent comme la permission de s'en délecter ; ils avaient la pudeur de leurs faiblesses ou de leurs vilenies, ils en auront l'orgueil, si elles reçoivent de l'art une manière de droit de cité.


Qu'importe ! dira-t-on, si l'art prospère. Mais il est douteux qu'il sorte indemne de l'aventure. Car les sacrifices qu'on juge inutile de faire à la morale, qui croira longtemps qu'on les doive à l'esthétique ? Et les vertus requises pour la per­fection d'une belle oeuvre, parce qu'elles ne coûtent pas moins de renoncements, sont exposées à souffrir tout autant de contestations que celles qui concourent à la perfection d'une noble vie. On les peut aussi bien estimer, non seule­ment conventionnelles, ce qu'elles sont en réalité, mais en­core arbitraires, fausses et même nuisibles. On n'y a pas manqué : d'où la littérature moderne, son dédain du style, son rejet de toute règle et la prédominance presque exclu­sive des genres qui s'accommodent le mieux du débraillé dans la pensée et dans l'écriture, où l'on voit non sans can­deur le signe de la sincérité et de l'inspiration.


Roger Caillois, Babel (la Conspiration). [1948]

 
 
 

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